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Gennady Fedynich à Vilnius, en décembre 2025

« Je n’étais pas un prisonnier, j’étais l’otage du système » : Gennady Fedynich après sa libération d’une prison biélorusse

Gennady Fedynich à Vilnius, en décembre 2025

  • Gennady Fedynich à Vilnius, en décembre 2025
  • Kemal Özkan, secrétaire général adjoint d’IndustriALL, Alexander Yaroshuk, président du Congrès des syndicats démocratiques du Bélarus (BKDP), Atle Høie, secrétaire général d’IndustriALL, Gennady Fedynich et Alexander Ivanou, directeur d’IndustriALL, à Vilnius, décembre 2026.

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18 février, 2026Gennady Fedynich a été de longue date le dirigeant du Syndicat indépendant des travailleurs de l'industrie radiophonique et électronique (REP) de Biélorussie. L'un des nombreux syndicalistes biélorusses emprisonnés lors de la répression des syndicats libres, il a été libéré en septembre et immédiatement expulsé vers la Lituanie sans aucune pièce d’identité ni accès à sa pension.

En décembre dernier, IndustriALL s’est rendue à Vilnius pour rencontrer Gennady Fedynich. Dans cet entretien, il évoque son emprisonnement, son état de santé, la destruction des syndicats indépendants en Biélorussie et les défis auxquels sont confrontés les syndicalistes en exil.

La Biélorussie figure parmi les pires pays au monde pour les travailleurs : les syndicats indépendants y ont été démantelés, les droits du travail criminalisés et la liberté syndicale complètement abolie, ce qui a suscité des appels urgents à une action internationale et à l’intervention de l’OIT. Les syndicats de Biélorussie subissent des attaques depuis août 2020, par le biais de perquisitions dans leurs bureaux et aux domiciles de leurs dirigeants et militants, des sanctions administratives ainsi que des détentions et des emprisonnements pour ceux qui luttent en faveur des droits des travailleurs.

Vous êtes libre, bien qu’expulsé. Comment allez-vous aujourd’hui ?

« La prison vous marque à jamais. Je prends soin de ma santé perdue. J’ai développé un diabète en prison et je devais subir une arthroplastie de remplacement que j’ai refusée. L’un des médecins m’a déconseillé de la faire pratiquer, car je risquais d’y laisser la vie. Dans notre pays, soigner les gens est un problème, mais se débarrasser des corps ne l’est pas.

Vous avez évolué de nombreuses années au sein du mouvement syndical. Avec le recul, qu’est-ce qui vous marque le plus ?

« J’avais 32 ans lorsque j’ai rejoint le mouvement syndical, et j’y ai été actif pendant 35 ans. Je ne le regrette en aucun cas. »

En avril 2022, le Comité pour la sécurité de l’État de Biélorussie (KGB) a qualifié le REP d’organisation extrémiste et interdit ses activités. Le KGB a affirmé que le REP n’avait pas respecté une décision de justice ordonnant le retrait de certains documents qu’il considérait extrémistes. La réponse du syndicat a été simple : cette décision de justice ne lui a jamais été notifiée, il ne pouvait dès lors ni la contester ni s’y conformer.

Lorsque le KGB s’est rendu compte de cela, il a compris que l’affaire aurait dû être classée. Pour ce faire, il aurait fallu en référer à un officier supérieur. Les poursuites ont donc suivi leur cours sur base d’une décision de justice elle-même essentiellement fabriquée de toutes pièces.

Au fil des ans, la pression sur les syndicats en Biélorussie s’est accrue. Je me suis toujours demandé pourquoi les dirigeants du REP avaient été condamnés aux peines de prison les plus longues, soit huit, neuf et dix ans. Le KGB m’a dit qu’il me surveillait depuis 16 ans. C’est très long. »

Qu’est-ce qui a conduit à votre emprisonnement ?

« C’était en 2023, à l’époque nous étions trois membres du REP à passer devant le tribunal dans le cadre d’une audience à huis clos. Une nouvelle accusation avait été introduite, en vertu de l’article 130, et nous avions en outre été déclarés extrémistes, ce qui est passible d’une peine pouvant aller jusqu’à douze ans de réclusion. Le tribunal n’a cité aucun fait prouvant l’extrémisme et le ministère public n’a même pas demandé l’application de cet article.

Nous avons nié toutes les accusations, mais notre sort avait été décidé d’avance. En Biélorussie, il existe ce que nous appelons la justice téléphonique et les décisions sont prises en fonction d’ordres venus d’en haut plutôt que par les tribunaux. La juge ne nous a pas infligé la peine maximale. Lorsque nous lui avons demandé pourquoi, elle a répondu que c’était parce que nous étions retraités. »

Comment étaient les conditions en prison ?

« Le personnel reçoit ses ordres de Minsk. Et les prisonniers politiques constituent une catégorie spéciale, destinée à être tournée en ridicule. Les autres prisonniers n’étaient pas autorisés à communiquer avec nous.

Les informateurs recevaient du thé, du café ou des cigarettes en échange de renseignements, notamment sur les prisonniers politiques. Et si vous étiez un détenu ordinaire, vous pouviez acheter à la cantine pour 200 roubles. Mais un prisonnier politique ne pouvait se fournir que pour 80 roubles.

Au début, ils nous ont donné des tenues de prisonnier matelassées, mais elles nous ont été retirées par la suite. La nuit, on parvenait à dormir environ 30 minutes, puis on se réveillait parce qu’il faisait trop froid. Je me levais donc généralement pour faire quelques exercices.

Tout le monde passe par l’isolement cellulaire. J’y ai passé dix jours. Il n’y avait que des bancs. Pendant la journée, on n’avait pas le droit de s’allonger, on ne pouvait que s’asseoir. »

Y a-t-il eu des moments particulièrement marquants ?

« Juste avant notre libération, après notre transfert à la prison du KGB, le matin ils ont joué l’hymne national biélorusse et demandé à tout le monde de se lever. Nous étions 13 à refuser de le faire. On nous a alors privé de petit-déjeuner.

Ils ont confisqué les documents relatifs à l’affaire, ma correspondance personnelle, les photos des membres de ma famille, mon rasoir électrique et même 700 roubles de ma pension. En quittant la prison, nous avons dû signer un document attestant que tout nous avait été rendu, ce qui en réalité n’a pas été le cas. »

Serait-il possible de recréer le REP en Biélorussie ?

« Bien sûr, une décision officielle de recréer le syndicat peut être prise, mais elle doit s’accompagner de mesures concrètes, notamment la restitution de nos locaux, sinon cela n’a aucun sens. Il est très dangereux d’être un syndicaliste indépendant en Biélorussie : impossible donc aujourd’hui de décider simplement de recréer notre organisation.

Les syndicats sont importants en termes de politique. Nous savons qu’une vingtaine de syndicalistes sont actuellement toujours en prison en Biélorussie, mais il y en a peut-être d’autres dont nous ne savons rien.

Un jour, les choses changeront, nous devons donc être prêts. »

Comment communiquez-vous avec votre famille qui est toujours en Biélorussie ?

« Nous nous parlons au téléphone. Après ma libération, sans même avoir reçu d’attestation la confirmant, ma femme et mon fils aîné sont venus me rendre visite. Un jour, ma femme a reçu un appel : on lui demandait où se trouvait son mari. Elle a appris à répondre : il est là où vous l’avez emmené.

Mais être séparés est un énorme problème pour nous. Nous aimerions être ensemble, mais où vivrions-nous ? Ma femme va prendre sa retraite pour pouvoir me rejoindre. La loi en Biélorussie a changé et il faut désormais être physiquement présent dans le pays pour effectuer des transactions immobilières. Je ne peux pas y retourner, car je n’ai plus de passeport. Nous sommes donc coincés pour le moment.

C’est une situation précaire qui n’a pas de solution simple. Nous devons dès lors faire attention à ce que nous disons et faisons pour protéger nos proches en Biélorussie. Mais nous continuons à planifier notre avenir en vue d’un retour à Minsk. Le statut précaire qui est le nôtre empêche qu’une issue simple puisse se dessiner. »