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Les travailleurs colombiens ne sont pas seuls

Le CGU (le Conseil de Global Unions regroupant les Fédérations syndicales internationales), qui représente plus de deux cent dix millions de travailleurs à travers le monde, a mené une mission internationale de solidarité en Colombie du 28 au 30 octobre derniers.

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Un grand groupe de syndicalistes réunis dans un auditorium en gradins, tenant des bannières syndicales, dont des drapeaux rouges de l’Internationale des services publics et une bannière de Sintracarcol, ainsi qu’un drapeau colombien
Mission de solidarité du CGU en Colombie, Bogotá, octobre 2026
  • Mission de solidarité du CGU en Colombie, Bogotá, octobre 2026
  • Panel de la mission de solidarité du CGU en Colombie, Bogotá, octobre 2026

Nous sommes venus en Colombie, car les syndicats du monde entier sont alarmés par les informations faisant état d’une recrudescence des menaces à l’encontre des syndicalistes et des dirigeants de mouvements sociaux, d’attaques contre les libertés démocratiques, de tentatives visant à affaiblir les protections du travail et d’une stigmatisation croissante des mouvements sociaux et des syndicats. La Colombie a réalisé d’importants progrès au cours des dernières années mais les organisations que nous avons rencontrées nous ont avertis que ces acquis sont gravement menacés.

Aujourd’hui, nous sommes profondément préoccupés par les signes indiquant que la Colombie pourrait faire marche arrière et démanteler des droits et des protections acquis de haute lutte.

Durant cette mission, le CGU a rencontré :

  • les trois Confédérations syndicales nationales colombiennes : CUT (Union centrale des travailleurs de Colombie), CTC (Confédération des travailleurs de Colombie) et CGT (Confédération générale du travail)
  • des syndicats sectoriels et des organisations de travailleurs
  • des représentants de l’Organisation internationale du travail (OIT-ACTRAV)
  • des membres du Congrès colombien dont l’ancien candidat à la Présidence et Sénateur Iván Cepeda
  • la Ministre du Travail Natalia López Fuentes
  • la Juridiction spéciale pour la paix (JEP)
  • des organisations de défense des droits humains de premier plan, notamment le Collectif d’avocats José Alvear Restrepo (CAJAR), le Comité permanent pour la défense des droits humains (CSPP) et le Bureau national du médiateur (Defensoría del Pueblo)
  • d’anciens ministres de gouvernements clés
  • des affiliés des Fédérations syndicales internationales (FSI) en Colombie.

Au cours de quasi toutes les réunions, la délégation a entendu des préoccupations relatives à l’insécurité croissante, aux menaces à l’encontre des syndicalistes et des dirigeants sociaux, aux tentatives de recul en matière de droits du travail et à la rhétorique gouvernementale visant à discréditer les syndicats, les mouvements sociaux et les travailleurs des services publics. Nous avons également perçu de vives inquiétudes quant à l’érosion des garanties démocratiques et aux risques graduels pesant sur la participation civique. Ces préoccupations sont largement partagées par les syndicats, les organisations de défense des droits humains, les institutions publiques et les représentants de la société civile.

Le mouvement syndical colombien a payé un prix extrêmement lourd pour son action syndicale et pour son rôle de fer de lance dans la lutte pour les droits du travail, la justice sociale, la démocratie et la paix. Des milliers de syndicalistes ont été assassinés, ont disparu, ont été menacés, déplacés ou persécutés parce qu’ils ont soutenu des salariés exerçant leurs droits fondamentaux, défendu les services publics et l’environnement, réclamé de meilleures conditions de travail et lutté contre les inégalités. Leur combat fait partie intégrante de l’histoire du mouvement syndical mondial.

Les syndicalistes et les dirigeants sociaux sont confrontés à des menaces et à une violence croissantes. Le nouveau gouvernement d’Abelardo de la Espriella mène avec vigueur une politique visant à étouffer la contestation sociale et à stigmatiser les dirigeants de la société civile. On demande aux travailleuses et travailleurs d’accepter l’érosion de protections du travail durement acquises. À l’heure où la démocratie est mise à mal partout dans le monde par l’autoritarisme, les inégalités, le pouvoir des entreprises et la violence, la Colombie ne peut se permettre de revenir à des politiques et pratiques qui sapent les droits, le dialogue social, un processus de paix historique et la participation démocratique.

La délégation du CGU a exposé ces craintes directement auprès de Natalia López Fuentes, Ministre du Travail. Alors que les représentants du gouvernement ont affirmé que les droits du travail et les garanties démocratiques n’étaient pas remis en cause, la délégation a clairement indiqué que de telles assurances doivent s’accompagner d’actions concrètes. Les droits ne se mesurent pas à l’aune des déclarations gouvernementales mais à celle de la réalité vécue par les travailleuses, les travailleurs et leurs représentants syndicaux. Nous continuerons à juger des progrès à la lumière des résultats.

Les Secrétaires généraux des FSI ont également souligné que la Colombie devait honorer ses engagements au titre des conventions n° 87 et 98 de l’OIT et veiller à ce que le dialogue social reste le fondement de la politique et de la pratique en termes de travail. La délégation a clairement fait savoir à la ministre qu’elle suivrait de près les actions du gouvernement et resterait vigilante afin de s’assurer que le pays respecte ses engagements internationaux en matière de droits humains et de droits du travail.

Natalia López Fuentes a affirmé son respect des droits syndicaux fondamentaux, en particulier ceux relatifs à la syndicalisation et à la négociation collective. Elle s’est félicitée d’un dialogue social constructif et a souligné que sa porte serait toujours ouverte. Même si ces garanties sont rassurantes, nous resterons vigilants et nous concentrerons sur les avancées significatives.

L’histoire de la Colombie constitue un avertissement sans équivoque. Le monde se souvient des décennies durant lesquelles des syndicalistes ont été menacés, persécutés, ont disparu ou ont été assassinés pour avoir défendu les droits des travailleurs. Personne ne doit sous-estimer les dégâts que peut causer l’affaiblissement des institutions démocratiques et la promotion de discours antisyndicaux aux plus hauts niveaux du gouvernement. Le pays ne doit pas retomber dans ces sombres chapitres de son passé.

« Les travailleuses et travailleurs colombiens ne sont pas seuls. Le mouvement syndical international suivra de près l’évolution de la situation au cours des mois à venir. Nous continuerons à prendre la parole chaque fois que les droits syndicaux, les libertés démocratiques ou les droits humains seront menacés. »

Le CGU formule les appels suivants :

1. Une protection totale pour les syndicalistes et les dirigeants de la société civile

Les autorités colombiennes doivent prendre des mesures urgentes et efficaces pour prévenir les crimes, les violences, les menaces, les intimidations et le harcèlement à l’encontre des dirigeants syndicaux, des leaders sociaux, des défenseurs des droits de l’homme et des militants syndicaux.

Il faut mettre fin à l’impunité pour les crimes commis contre les syndicalistes.

2. Le renforcement de la liberté syndicale, de la négociation collective et du droit de grève

Le CGU exhorte le gouvernement, les employeurs et les pouvoirs publics à prendre des mesures concrètes pour garantir le respect intégral des Conventions n° 87 et 98 de l’OIT ainsi que :

  • le respect de la liberté syndicale en droit et en pratique,
  • l’extension de la couverture de la négociation collective,
  • la protection contre la discrimination antisyndicale,
  • La mise en place d’un dialogue social significatif aux niveaux national, sectoriel et sur le lieu de travail,
  • la défense du droit de grève en tant qu’élément fondamental de la politique et de la pratique du travail,
  • le renforcement des inspections sur le lieu de travail et des autres mécanismes de contrôle afin de garantir le respect des accords de négociation collective et du droit du travail national,
  • la prise en compte des questions fondamentales contenues dans les décrets abrogés, notamment les contrats de protection, le travail précaire et sur les plateformes ainsi que l’externalisation, lesquels constituent tous des obstacles importants au développement syndical et au travail décent.

Le CGU incite le gouvernement colombien à adopter les conclusions de la Commission de l’application des normes de l’OIT issues de son examen de juin 2026 : une protection dotée de moyens financiers suffisants pour les syndicalistes en danger et la sanction tant de ceux qui commettent des crimes que de ceux qui les commanditent.

3. La protection des droits à la manifestation pacifique, à la réunion et à la participation démocratique

Le CGU réaffirme que les droits à la réunion pacifique, à la liberté d’expression, à la liberté d’association et à la participation démocratique sont des droits humains fondamentaux et des piliers essentiels de toute société démocratique.

Les travailleurs, les syndicalistes, les étudiants, les peuples premiers, les communautés afro-colombiennes, les femmes et les mouvements sociaux doivent pouvoir s’organiser, se mobiliser et s’exprimer sans craindre la violence, la criminalisation, le harcèlement, la surveillance, la détention arbitraire ou l’intimidation.

Le CGU engage le gouvernement colombien à :

  • garantir le droit à la manifestation pacifique et à la mobilisation sociale,
  • veiller à ce que les interventions des forces de sécurité publique soient conformes aux normes relatives aux droits humains,
  • prévenir la stigmatisation et la criminalisation des syndicalistes, des dirigeants sociaux et des militants,
  • protéger les journalistes et les professionnels des médias, les défenseurs des droits humains et les observateurs couvrant les manifestations,
  • promouvoir le dialogue et l’engagement démocratique comme principaux moyens de résoudre les conflits sociaux.

4. Le soutien à la vérité, à la justice, à la réparation et aux garanties de non-répétition

Le CGU réaffirme son soutien à la mise en œuvre intégrale de l’Accord de paix de 2016, reconnaissant qu’une paix durable passe par la justice sociale, des conditions de travail équitables, le développement rural, des institutions publiques solides et une participation significative des travailleurs et de leurs syndicats.

La délégation salue l’importance du travail accompli par la Juridiction spéciale pour la paix (JEP) afin d’établir la vérité et la responsabilité quant aux crimes commis au cours de décennies de conflit. La mémoire historique du conflit armé, des luttes sociales et des processus de paix s’avère fondamentale pour éviter que l’histoire ne se répète et pour préserver les droits des victimes.

Nous invitons le gouvernement et toutes les parties prenantes à coopérer pleinement avec les mécanismes de justice transitionnelle et à veiller à ce que les victimes, y compris les syndicalistes, obtiennent la vérité, la justice, des réparations ainsi que des garanties que de telles violations ne se reproduiront plus jamais. Nous soutenons également les progrès réalisés en matière de réforme agraire au cours du processus de paix.

Nous tenons à affirmer très clairement que l’impunité pour les crimes commis contre les syndicalistes, les défenseurs des droits humains et les dirigeants de la société civile doit cesser.

5. L’assurance d’une Transition juste pour les travailleurs et les communautés

Alors que la Colombie poursuit sa transformation économique et met en œuvre ses politiques climatiques, les travailleuses, les travailleurs et leurs syndicats doivent être pleinement associés aux processus décisionnels. Les zones écologiques connues sous le nom de « páramos » remplissent des fonctions fondamentales en matière de régulation de l’eau et de conservation de la biodiversité. Leur protection est indissociable de la garantie d’un accès à des services publics d’eau et d’assainissement durables et de haute qualité.

L’action climatique et la transformation industrielle doivent créer des emplois de qualité, renforcer les communautés et ne laisser aucun travailleur, homme ou femme, de côté. La défense des écosystèmes stratégiques, des páramos, des sources d’eau et des biens communs ainsi que la participation publique à la prise de décision relative à l’environnement doivent être maintenues et renforcées.

6. Des investissements dans les services publics et les infrastructures

Nous sommes préoccupés par les projets visant à démanteler des institutions publiques essentielles, par le biais de la fermeture, de la fusion ou de la privatisation d’entités publiques et du licenciement de fonctionnaires. Nous refusons de considérer que ces fonctions soient source de gaspillage ou d’inefficacité. De telles coupes budgétaires réduiront les services publics offerts à la population, diminueront la capacité des institutions démocratiques à demander des comptes au gouvernement et entraîneront une augmentation du coût des services, les entités privées étant moins performantes dans la fourniture de services essentiels. La privatisation des biens nationaux nuit à l’ensemble de la nation. Or, le budget national récemment publié prévoit des mesures d’économie et des réductions affectant les entités et organismes publics.

Nous appelons au renforcement des services publics, notamment l’éducation publique, les soins de santé, la protection sociale et les systèmes de prise en charge globale, en tant que fondements de l’égalité, de la justice de genre, de la cohésion sociale et d’une démocratie forte. Nous exigeons la reconnaissance des soins comme un droit fondamental et une responsabilité collective, ainsi que la reconnaissance, la réduction et la redistribution du travail de soins non rémunéré de même que des conditions de travail décentes pour les travailleurs et travailleuses du secteur des soins rémunérés. Nous dénonçons toute tentative visant à privatiser les services publics, à porter atteinte aux droits des travailleuses et travailleurs, à supprimer des emplois essentiels dans les services publics ou à les rendre plus précaires par le biais de politiques d’austérité.

7. Un engagement inébranlable en faveur de la solidarité, de la démocratie et de la justice sociale

Le CGU réaffirme sa solidarité inébranlable avec les travailleuses, les travailleurs colombiens et leurs syndicats. Nous continuerons à suivre de près l’évolution de la situation, à dialoguer avec nos affiliés colombiens, à faire valoir nos préoccupations auprès des institutions internationales et à mobiliser la force du mouvement syndical mondial pour réagir chaque fois que les droits sont menacés.

Il ne peut y avoir de paix durable là où les syndicalistes sont persécutés. La démocratie ne peut survivre sans droits syndicaux et la justice sociale ne peut devenir une réalité là où le travail décent et les salaires équitables ne sont pas défendus.

Il ne peut y avoir de progrès social tant que les salariés et les dirigeants sociaux sont confrontés à des menaces et à des intimidations. Les travailleuses et les travailleurs colombiens se sont battus avec trop d’acharnement et ont fait trop de sacrifices pour voir ces acquis remis en cause.

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