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Kemal Ozkan, IndustriALL Global Union assistant general secretary, speaking on the inequality panel at the IndustriALL World Congress, Sydney, November 2025

Qui dirige le monde ? Pas les travailleurs. Il est temps que cela change.

Kemal Özkan, Congrès mondial d’IndustriALL à Sydney en 2025

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26 mars, 2026Chaque année, à Washington DC, un petit groupe de représentants syndicaux se réunit à huis clos avec les institutions économiques les plus puissantes de la planète, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Celles-ci décident, loin des yeux et des oreilles du citoyen lambda, des conditions dans lesquelles des milliards de salariés vivent et travaillent.

Par Kemal Özkan, Secrétaire général adjoint, IndustriALL

Les taux d’intérêt qui définissent si un gouvernement peut se permettre de financer des hôpitaux ou s’il doit les supprimer. Les cadres de gestion de la dette qui déterminent si un pays investit dans sa population ou rembourse ses créanciers. Les prescriptions en matière de marché du travail qui dictent aux gouvernements s’ils doivent protéger les travailleuses et travailleurs ou les soumettre à la déréglementation.

Je me trouvais dans ces salles de réunion début mars. Ce dont j’ai été témoin m’a mis en colère. Mais la colère, pour ceux d’entre nous qui dirigeons des syndicats ouvriers, ne suffit pas. Notre travail consiste à comprendre, à contester et à syndicaliser.

Laissez-moi donc vous raconter ce que j’ai vu, et en quoi cela concerne chaque travailleuse et travailleur, tant au sein d’une usine de confection au Bangladesh que dans une mine en Afrique du Sud.

Le monde est dirigé depuis des tours déconnectées des réalités des travailleurs

Les décisions prises par les grandes institutions de Washington frappent le monde réel de plein fouet, alors que les personnes les plus concernées n’ont pratiquement pas leur mot à dire dans leur élaboration. C’est pourquoi des organisations syndicales comme IndustriALL existent afin de relayer les réalités du terrain des travailleurs du Sud et du Nord dans des espaces où, sans elles, leur voix ne serait jamais entendue.

Et ce qui nous a été livré cette année à l’intérieur de ces murs, s’avère très inquiétant. Ce à quoi nous assistons ne se résume pas à un échec politique. Nous sommes face à une régression.

Ceux d’entre nous qui sont assez âgés pour se souvenir des années 1980 reconnaîtront le discours : déréglementation, austérité, primauté des marchés sur les personnes. Cette idéologie n’a jamais disparu. Elle est de retour, repensée et plus agressive, remodelant la gouvernance mondiale de manière à réduire l’espace démocratique à tous les niveaux.

Accablants, les chiffres parlent d’eux-mêmes

Les preuves sont incontestables. Le rapport du Comité extraordinaire du G20 sur les inégalités mondiales, piloté par l’économiste Joseph Stiglitz, lauréat du prix Nobel, et commandé sous la Présidence sud-africaine du G20, a révélé que 83 % des pays présentent de fortes inégalités de revenus. Entre 2000 et 2024, les 1 % les plus riches se sont  approprié 41 % de toute la nouvelle richesse créée à l’échelle mondiale. Dans le même temps, la moitié la plus pauvre de l’humanité n’en a capté que 1 %. La richesse moyenne des 1 % les plus riches a augmenté de 1,3 million de dollars au cours de cette période. Une personne appartenant à la moitié la plus pauvre de l’humanité a vu, quant à elle,  sa richesse moyenne majorée de 585 dollars.

La part du travail dans le revenu national, c’est-à-dire celle qui revient aux travailleuses et travailleurs plutôt qu’au capital, a diminué dans 56 % des pays depuis 1990. Entre 2019 et 2024, la rémunération moyenne des PDG enregistre une hausse de 50 %, à l’échelle mondiale tandis que le salaire moyen des travailleurs a augmenté de moins de 1 % (Rapport mondial sur les salaires 2024-25 de l’OIT).

Ces statistiques ne sont pas abstraites. Elles décrivent un monde dans lequel le système fonctionne exactement comme il a été conçu : pas pour les salariés.

Le piège de la dette et ce que cela signifie sur le terrain

Les syndicalistes zambiens ont offert l’un des moments les plus marquants de la réunion tenue à Washington. La Zambie a été le premier pays africain à se déclarer en défaut de paiement sur sa dette souveraine en 2020. Mais elle n’est pas la seule dans cette situation. Plus de 70 pays, en particulier dans le Sud, font face à une crise de la dette qui étouffe leurs économies et leurs salariés.

Comment tant de pays en sont-ils arrivés là ? En grande partie, en suivant les prescriptions des structures mêmes qui gèrent aujourd’hui leur dette. Et lorsque la crise survient, celles-ci reviennent, non pas avec une réflexion novatrice, mais avec les mêmes conditions : austérité, coupes budgétaires, garanties que les dettes envers les grandes institutions financières et les pays créanciers riches seront remboursées en priorité. Ceci n’engendre pas la prospérité mais l’effondrement des services publics et la chute des investissements. De même, au sein des usines et des mines, on enregistre des pertes d’emplois, une détérioration des conditions de travail et des salaires qui ne suffisent pas à couvrir le coût de la vie.

Aujourd’hui, 3,4 milliards de personnes vivent dans des pays qui dépensent plus pour le remboursement des intérêts que pour l’éducation ou la santé. (CNUCED, 2025) Il ne s’agit pas d’un problème de financement mais de justice.

Mesurer l’emploi et pourquoi choisir les personnes prises en compte est crucial

Lors de nos entretiens avec la Banque mondiale, nous avons remis en question son approche de la mesure de la qualité de l’emploi. Elle utilise en effet les revenus moyens comme indicateur principal de progrès. Nous nous y sommes fermement opposés.

Voici en quoi cela revêt une importance. Lorsqu’on dit à un gouvernement que son économie crée des emplois et que les revenus moyens augmentent, cela s’apparente à un succès. Mais les moyennes masquent tout. Elles occultent l’explosion du travail précaire, informel et celui de plateforme. Elles ne révèlent pas si un salaire est purement de subsistance,  s’il suffit à nourrir une famille, à payer un loyer et des soins de santé. Elles n’indiquent pas si les travailleuses et travailleurs ont le droit de se syndiquer, de négocier collectivement ou de refuser des conditions de travail dangereuses.

Aujourd’hui la crise des salaires sévit partout dans le monde. Dans de nombreux pays, les salaires ne couvrent pas les besoins primaires. La base de la pyramide des besoins humains, à savoir nourriture, logement et sécurité, reste hors de portée pour des millions de personnes qui travaillent à temps plein. Lorsque les institutions qui façonnent la politique économique mondiale mesurent le succès à l’aune d’indicateurs qui ne perçoivent pas cette réalité, il n’y a aucun espoir de changement.

Nous exigeons que la Banque mondiale modifie sa méthodologie. Nous revendiquons la fin des mesures d’austérité qui réduisent les salaires du secteur public et démantèlent les services sociaux dont dépendent les travailleuses et travailleurs. Un travail décent, centré sur les droits fondamentaux, la protection sociale et le dialogue social, doit constituer l’étalon de mesure du progrès économique, et non se résumer à une simple note de bas de page.

Fiscalité et hypothèquesur l’avenir

La part du travail diminue. La richesse se concentre au sommet. Et le système fiscal, qui devrait être le mécanisme permettant de redistribuer une partie de cette richesse à la société, dysfonctionne à dessein.

À l’échelle mondiale, les milliardaires paient un taux d’imposition effectif équivalant à seulement 0,3 % de leur fortune. (Zucman, Blueprint for a coordinated minimum effective taxation standard, Observatoire fiscal de l’UE/G20, 2024) Le taux moyen d’imposition statutaire des sociétés dans l’ensemble des juridictions et du Cadre inclusif de l’OCDE est passé de 28 % en 2000 à 21,1 % en 2021. (Statistiques de l’OCDE sur l’impôt sur les sociétés, 2024) Et en janvier 2026, l’accord de l’OCDE sur un taux minimum mondial d’imposition des sociétés, qui était déjà un compromis, a été davantage affaibli, les multinationales américaines étant exemptées des dispositions clés du taux minimum de 15 % (Paquet « Side-by-Side » de l’OCDE, janvier 2026).

Il ne s’agit pas d’un ajustement technique. C’est un choix politique qui indique aux travailleuses et travailleurs d’Indonésie, de Zambie et du Brésil que les règles de l’économie mondiale continueront d’être écrites par et pour les puissants. Chaque dollar qui alimente, sans être imposé, les comptes des entreprises et des milliardaires est un dollar qui n’est pas dépensé pour les écoles, les hôpitaux, les infrastructures et les services publics dont dépendent les salariés.

Les inégalités de richesse s’avèrent désormais plus profondes que les inégalités de revenus, et à défaut d’un régime fiscal mondial adapté, les chiffres de ces inégalités ne s’inverseront jamais.

La démocratie en guise de fil conducteur

L’IA, la dette, la fiscalité, la protection sociale : ces thématiques semblent distinctes. Elles ne le sont pas. Elles constituent toutes les symptômes d’un même échec sous-jacent : un système de gouvernance mondiale qui n’est pas démocratique, qui ne représente pas la majorité des populations du monde et qui a été pris en otage par des intérêts qui ne sont pas les leurs. 

C’est ce qui nous a clairement sauté aux yeux durant le G20 de cette année. La présidence américaine, aux mains de l’administration Trump, a complètement gommé le travail, l’emploi et les inégalités de l’ordre du jour. L’Afrique du Sud, qui avait permis de réels progrès pour les travailleuses et travailleurs lors de sa présidence en 2015, s’est vue retirer son invitation. Le Labour 20 n’a pas été reconnu. Seul le Business 20 est resté à la table des négociations. 

Ce n’est  pas juste une question de procédure mais une attaque contre les institutions démocratiques et contre le principe fondamental selon lequel celles et ceux qui sont concernés par les décisions doivent avoir leur mot à dire dans leur élaboration.

Le programme de déréglementation imposé par le G20 ne vise pas à libérer les économies. Il vise à supprimer, au profit d’une élite réduite, les protections pour lesquelles les travailleuses et travailleurs se sont battus pendant des générations telles que normes de sécurité, droits du travail, règles environnementales.

C’est honteux. Et nous ne le tolérerons pas.

Ce que nous allons faire

Ce que j’ai entendu à Washington m’a mis en colère. Ce que j’ai vu m’a indigné. Cependant, en tant que dirigeants du mouvement syndical, notre travail ne consiste pas à nous éplorer ou à nous contenter de prendre la parole. Il revient à comprendre, à éduquer et à mobiliser.

Le mouvement syndical mondial n’attendra pas l’invitation d’une présidence du G20 qui a clairement fait savoir que les salariés n’étaient pas les bienvenus. Nous mobiliserons nos forces. Nous construirons nos alliances avec la société civile. Nous porterons le programme social et syndical, déjà établi grâce à des années de travail sous les présidences précédentes du G20, sur toutes les tribunes et auprès de toutes les futures présidences qui voudront bien l’entendre.

La présidence britannique du G20 en 2027 devra nous prêter une oreille attentive.

Lors du dernier Congrès d’IndustriALL, nous avons adopté un slogan : « Organiser pour un avenir juste ». Celui-ci n’a rien d’éphémère. Il a été choisi pour accompagner une lutte qui ne connaîtra pas de fin. Une nouvelle génération de travailleuses et travailleurs en assurera la pérennité.

L’espoir est notre capital

Nous ne perdons jamais espoir. L’espoir est notre capital. Mais seul, il ne suffit pas. Il doit être associé à la connaissance, à l’énergie, à la solidarité et au pouvoir syndical. C’est ce qu’IndustriALL insuffle lors des réunions à Washington. C’est ce que nous apporterons partout où se prennent les décisions qui façonnent la vie des travailleuses et travailleurs du monde entier.