19 mai, 2026Le 12 mai, le Parlement mauricien a voté la démolition de la fraction résiduelle de logements sociaux contenant de l’amiante, reconnaissant enfin les dangers que ces bâtiments font peser sur les familles et les communautés de la classe ouvrière. Pour la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP), affiliée à IndustriALL, ainsi que pour le Construction, Metal, Wooden and Related Industries Workers Union (CMWEU) [syndicat des travailleurs de la construction, de la métallurgie, du bois et des industries connexes], ce vote intervient comme une consécration. Voilà plusieurs décennies que les deux syndicats militaient en faveur de travaux de démolition.
Les dirigeants syndicaux restent toutefois prudents. Une déclaration parlementaire n’est pas un ordre de démolition. La lutte contre les logements amiantés à Maurice, affirment-ils, n’est pas encore terminée.
D’après les archives historiques, lorsque les cyclones Carol et Alix ont ravagé Maurice en 1962, les dégâts laissés sur leur passage étaient d’une ampleur rarement vue sur l’île : huit personnes étaient mortes, plus d’une centaine blessées et 100 000 s’étaient retrouvées sans abri. La quasi-totalité des quartiers ouvriers avait été rayée de la carte. Le gouvernement a réagi sans tarder, avec la construction immédiate de 3 113 logements sociaux destinés au relogement des personnes déplacées.
Pour construire ces logements, c’est un matériau bon marché, durable et largement utilisé dans les colonies britanniques de l’époque qui a été choisi : un mélange de ciment et d’amiante. Soixante ans plus tard, les personnes qui vivent dans ces maisons continuent de payer cette décision de leurs poumons. À Maurice, où les résidents des logements sociaux vivent depuis une soixantaine d’années au contact de panneaux d’amiante en mauvais état, les données relatives à la mortalité ne permettent probablement pas encore de saisir pleinement les retombées du programme de construction de 1962.
Bien que Maurice ait interdit l’importation des produits contenant de l’amiante à travers la loi sur la protection des consommateurs, la loi sur le contrôle des produits chimiques dangereux et la Constitution, ces restrictions ont depuis été levées par des amendements législatifs – une mesure que les syndicats ont condamnée. De plus, Maurice n’a pas ratifié la convention n° 162 de l’Organisation internationale du Travail (OIT) sur l’amiante, qui prévoit le remplacement et l’élimination de l’amiante, une surveillance médicale ainsi que l’indemnisation des travailleurs exposés à l’amiante, le droit des travailleurs à l’information sur les risques liés à l’amiante, des procédures de retrait et d’élimination en toute sécurité, ainsi que la responsabilité des employeurs et des États de prévenir l’exposition à la source.
Le Comité exécutif d’IndustriALL a soutenu l’appel lancé par 12 pays africains en faveur d’un amendement de la Convention de Rotterdam visant à inclure l’amiante chrysotile sur la liste des produits chimiques industriels dangereux et a manifesté contre le commerce de l’amiante.
Un décès qui a tout changé
La campagne syndicale trouve son origine dans une affaire qui a révélé l’ampleur de ce que les autorités avaient ignoré. Claude Marguerite, membre du syndicat et résident d’un des logements sociaux amiantés, est décédé en 1999 d’un mésothéliome, un cancer agressif de la plèvre, membrane qui entoure les poumons et la partie interne de la paroi thoracique, causé par l’exposition à l’amiante. Après son décès, le CMWEU avait obtenu l’autorisation de la Cour suprême de Maurice pour procéder à l’exhumation du corps. Une décision délicate sur le plan juridique et émotionnel, mais la direction du syndicat a estimé que sans preuves scientifiques irréfutables, les autorités garderaient les yeux fermés.
En collaboration avec l’université de Manchester, des chercheurs ont procédé à un comptage des fibres d’amiante sur 10 grammes de tissu pulmonaire prélevé sur le corps de Claude Marguerite. Les résultats étaient sans appel : 86 000 particules d’amiante ont été dénombrées. Ces résultats ont fourni au syndicat les preuves dont il avait besoin et déclenché une vaste campagne de sensibilisation du public qui allait contraindre le gouvernement à agir.
Une maladie qui ne pardonne pas
Selon les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé et du Centre international de recherche sur le cancer, l’amiante ne représente pas un danger unique, mais tout un ensemble de dangers. Une exposition prolongée aux fibres d’amiante microscopiques, qui se logent de manière permanente dans les tissus pulmonaires et ne peuvent être expulsées, provoque toute une série d’affections graves et mortelles. Le mésothéliome est la plus redoutée d’entre elles : il se manifeste généralement plusieurs dizaines d’années après l’exposition, répond mal aux traitements et présente un taux de survie moyen d’environ un an à compter du diagnostic. L’asbestose, une maladie chronique caractérisée par une cicatrisation des tissus pulmonaires, provoque un essoufflement progressif et est incurable. Le risque de cancer du poumon est nettement plus élevé chez les personnes exposées à l’amiante.
Deux décennies de silence
En 2001, partiellement convaincu par la campagne syndicale, le gouvernement a accepté de demander une enquête nationale sur les conséquences néfastes de l’amiante. John Addison, spécialiste du Commonwealth en matière d’amiante, a été chargé de la diriger. Il avait précédemment travaillé aux côtés de Reeaz Chuttoo, alors conseiller technique du CMWEU, sur le démantèlement et le désamiantage d’une usine sucrière à Beau Plan, dans le district de Pamplemousse au nord de l’île.
Le rapport n’a jamais été rendu public. En 24 ans, aucun gouvernement n’a osé le présenter au Parlement. La raison, selon les responsables syndicaux, est que les conclusions du rapport exposeraient l’État à d’importantes demandes d’indemnisation civiles de la part des résidents des logements amiantés, ainsi que des milliers de travailleurs ayant effectué leur carrière dans des usines sucrières, des hôpitaux, des écoles et d’autres sites publics et privés où l’amiante était couramment utilisé. Plutôt que l’impératif de santé publique, c’est donc un calcul de leur niveau de responsabilité qui a incité les gouvernements successifs à ne pas rendre le rapport Addison public.
« C’est une déclaration de bonnes intentions que nous livre le gouvernement mauricien. Nous surveillerons chaque étape de la mise en œuvre. Un vote, ce n’est pas un bulldozer. Nous serons dans la rue, devant les tribunaux et au Parlement jusqu’à ce que le dernier panneau d’amiante soit retiré et que les familles et les communautés soient indemnisées, »
a déclaré Reaz Chuttoo, désormais président de la CTSP.
Paule-France Ndessomin, secrétaire régionale d’IndustriALL pour l’Afrique subsaharienne, a souligné :
« La convention n° 162 sur l’amiante stipule clairement que les États doivent protéger les travailleurs contre l’exposition, indemniser les personnes lésées et éliminer le danger à la source. Maurice a l’obligation, et non le choix, de démolir ces maisons, de rendre des comptes aux familles et aux communautés touchées et de publier le rapport Addison. »
